Jour 70 à 71 : Séquence émotion

Lundi 17 et mardi 18 avril :

Ce matin je me réveille avec une boule au ventre à l’idée que je vis mes derniers instants ici. Je n’ai aucune envie de quitter l’école, Poeuy et sa famille. Hier, avant d’aller me coucher, j’étais à deux doigts de dire que je restais une semaine de plus afin d’être là pour la rentrée demain. Mais tôt ou tard, je devrais quand même partir et ça serait tout aussi difficile.

J’ai prévu de partir après le déjeuner, et j’ai déjà prévenu Mr Smile en ce sens. Hier au temple, j’ai acheté une jupe sarong pour offrir à Samon. C’est la seule à qui je fais un cadeau (sans compter les babioles que j’ai offertes aux filles de temps en temps), mais j’ai vraiment noué une relation particulière avec elle. Et d’après ce que je comprends, les volontaires gâtent énormément les filles, mais Samon est oubliée. Il faut dire qu’elle est souvent en retrait et que c’est le fait que je sois venue la trouver sur son territoire, la cuisine, qui a créé notre lien. Elle est visiblement émue quand je lui offre et me fait comprendre qu’elle aussi a quelque chose à me donner. Elle va dans sa chambre et revient avec une jolie petite boîte qu’elle me demande d’ouvrir : c’est un petit porte-clé/coupe-ongle « Cambodia ». Délicieusement kitsch mais il a une valeur inestimable pour moi, et je l’accroche aussitôt à mon sac.

Je n’avale pas grand-chose au déjeuner, la boule qui a encore grossi prend toute la place dans mon ventre. Le déjeuner me semble particulièrement triste, et la télé prend vraiment toute la place aujourd’hui. Personne ne parle. Ils ressentent surement mon malaise mais je ne parviens pas à l’effacer. Mr Smile arrive alors que nous sommes encore à table mais il attend.

L’heure des adieux est venue. Je ne leur laisse pas le choix et leur claque à tous 2 grosses bises sur les joues. Ça les fait rire même si ce n’est absolument pas dans leurs habitudes. Samon me serre longuement dans ses bras et me dis un « I love you Cathy » qui me va droit au cœur.

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Après la séance photos du départ assurée par Jess, je me dépêche de monter dans le tuk-tuk avant que les larmes qui me montent aux yeux ne débordent. Dès que nous arrivons sur la route, je laisse libre cours à mon chagrin et je pleure comme une madeleine. Rien de grave pourtant, juste la tristesse de quitter ceux avec qui je viens de partager un mois extraordinaire.

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Ce mot prend ici tout son sens ici : EXTRA-ORDINAIRE ! Parce qu’à des années lumières de nos vies d’occidentaux. Tellement de choses auxquelles je me suis pourtant habituée :

je ne vois plus combien les enfants sont sales, je ne m’étonne plus de leurs vêtements usés, troués, tachés, beaucoup trop petits ou trop grands pour eux, je trouve normal de les voir porter des pyjamas en guise de vêtements. Je ne regarde plus leurs dents déjà gâtées et leurs chicots tout noirs alors qu’ils n’ont que 8 ou 9 ans, ni leurs sourires déjà édentés pour certains plus âgés (la petite Tip, qui n’a que 12 ans, n’a déjà plus qu’une incisive en haut), je ne suis plus surprise de voir les filles se chercher mutuellement les poux dans la tête tout en m’écoutant. (Et je ne parle pas au sens figuré, il n’est pas question de chamailleries ici… J’avais remarqué dès le premier jour que certaines des filles avaient certainement des poux et se grattaient sans cesse la tête. Poeuy m’a confirmé que dans ces familles pauvres, quasiment tous les enfants ont des poux. Il m’a expliqué que ses filles n’en ont pas parce que Samon est très douée pour les chasser. D’ailleurs, souvent pendant les récréations, on la voit installer des enfants sur une petite chaise devant elle, et se lancer dans un épouillage en bonne et due forme.)

Je ne suis plus surprise de trouver des petites grenouilles beige/marron dans la salle de bain, dans la douche, ou sur le rebord du réservoir des toilettes.

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Ni des plus grosses qui viennent prendre leur dîner dans la même pièce que nous à l’heure où tous les insectes arrivent, attirés par la lumière. Une famille grenouille a même élu domicile dans la bibliothèque, et l’une d’elle a essayé de squatter ma chambre avant que je ne m’en rende compte et la chasse.

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Je ne sursaute plus quand un énorme scarabée vient se crocher dans mes cheveux à la tombée de la nuit. Je ne m’étonne plus devant les petits geckos qui courent sur les murs, dedans et dehors.

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Je compte consciencieusement le nombre de fois que j’entends le cri « gecko ! gecko ! » lancé par les plus gros qu’on ne voit jamais mais qu’on entend ; Si c’est au moins 5 fois d’affilée c’est signe de chance, et 7 fois, c’est aussi bon signe que de trouver un trèfle à 4 feuilles !

Je trouve normal que des poules, poussins, canards vont et viennent dans la cuisine ou dans la pièce où nous prenons nos repas, que les chats finissent les plats avant même que la table soit desservie. Normal de voir des vaches dans une cour d’école. Normal que les chiens se couchent dans les classes pendant les cours, ou d’y trouver des poules sur les bureaux…

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Normal de ne pas avoir l’eau courante quand je cuisine, ou pour faire la vaisselle. Et de la faire devant une trentaine de canards qui me regardent en cancanant (je suis sure qu’ils se moquent de moi en fait).

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Par contre, je souris toujours à l’évocation des sorcières et autres vampires qui hantent la campagne. Poeuy nous ayant même expliqué très sérieusement qu’il n’y en a pas chez nous mais qu’ici, oui, parce qu’ils sont bouddhistes. Un matin où j’avais dit que j’avais profité de l’orage de la nuit et de sa fraîcheur pour dormir fenêtre ouverte, tout le monde m’a très sérieusement demandé si je n’avais pas peur de la sorcière : elle survole la campagne la nuit. Sa tête s’est détachée de son corps et ses entrailles pendent en-dessous, partiellement cachées par ses longs cheveux noirs.

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Elle se nourrit de grenouilles vivantes mais peut aussi se régaler d’enfants ou de femmes enceintes notamment. Quand elle est rassasiée elle retrouve le reste de son corps dans son cercueil. Il faut la craindre. Il y a d’ailleurs dans la bibliothèque un livre pour enfant d’une collection « pour la connaissance des plus jeune » qui décrit cette croyance prise très au sérieux avec des illustrations qui font froid dans le dos. Nous avions passé une soirée assez drôle à lire cette histoire (le livre est en Khmer et en anglais), alors que Poeuy nous énumérait toutes ses connaissances qui avaient vu la sorcière de leurs yeux…

La douche à l’eau froide ne me pose plus aucun problème, et même quand je suis à la Guesthouse, je n’utilise que l’eau froide (bon d’accord, quand il ne fait jamais moins de 30° c’est facile…) Je ne suis plus surprise de trouver systématiquement des traces de pieds sur la lunette des toilettes, depuis que j’ai compris que les plus jeunes s’accroupissent dessus – comme sur des toilettes à la turque en fait. J’ai appris à vivre sans papier toilette, et à utiliser la douchette présente dans tous les WC sans me tremper des pieds à la tête…

Et puis je ne quitte pas le Cambodge, j’ai encore plus de 3 semaines devant moi pour continuer à le découvrir. Mais je pense déjà très sérieusement revenir à l’école, peut-être même avant d’aller en Indonésie, pour la saison du riz en juin ou juillet…

Sur le trajet Mr Smile se retourne souvent et m’envoie ses plus beaux sourires en me montrant son pouce…

Me voici de retour à la Lovely Family Guesthouse pour la dernière fois. Mr Smile décharge mes bagages et me dit au revoir. C’est lui le premier qui me prend dans ses bras et il a droit lui aussi à ses 2 bises. Il parle très peu anglais mais me dit « take care » et s’en va en se retournant souvent pour me faire de grands signes d’adieu.

Je retrouve ma chambre 12. J’ai prévu de passer 2 nuits ici avant de prendre un bus pour aller dans le nord-est du pays, dans une région plus montagneuse appelée Ratanakiri, dans la ville de Banlung précisément. Puisque je dois aller récupérer mon passeport avec l’extension de visa que j’avais confiée à une agence du centre-ville il y a 15 jours (c’est Poeuy qui m’y avait conduite en moto), j’en profite pour réserver mon trajet.

Je passe mon mardi à flâner, comme un dimanche… Je vais un peu plus à la découverte du Wat Bo village, quartier dans lequel se trouve la guesthouse, du nom du temple local. Je n’avais encore jamais été de ce côté, étant toujours allée du côté centre-ville.

Et plus tard, je m’accorde une petite douceur avec une coupe glacée dans un restaurant. C’était Pâques ce week-end et les photos de chocolat qui n’ont pas arrêté de circuler sur Facebook m’ont mis l’eau à la bouche. Je ne suis pourtant pas spécialement adepte de chocolat, encore moins glace mais là c’était une envie irrépressible que j’ai satisfaite.

J’ai profité de ce nouveau séjour à la ville pour donner mes vêtements à laver. Je lave à la main chaque soir mes vêtements du jour, mais un petit tour dans la machine à laver n’est pas un luxe. Il y avait tellement de poussière à l’école que j’avais l’impression que les fibres restaient imprégnées de terre rouge. Je prépare donc mon sac avec des vêtements tout propres et qui sentent bon !

Demain départ à 8 heures pour 9 heures de trajet en mini-van…

3 commentaires sur « Jour 70 à 71 : Séquence émotion »

  1. Un petit coucou de Limoges pour te souhaiter bonne continuation dans ton périple et te souhaiter encore de très belles rencontres. J attends avec impatience tes nouveaux récits et j ai toujours autant de plaisir à te lire. Cela me change tellement de ma vie « normale » et me fait réfléchir sur mon quotidien. Je t embrasse et espère que le blues du départ de l école s est estompé par tes nouvelles aventures.

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  2. Ce n’est plus le week-end du chocolat mais celui des élections qui risque de nous laisser un sale goût ! Ce que tu vis permet de mieux relativiser certainement…
    En attendant des nouvelles de Banlung, bisous bisous…

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