Jour 78 à 79 : Aller simple pour l’enfer…

Mardi 26 avril :

Aujourd’hui encore il fait très, très chaud. Et quand il fait chaud et qu’on est en ville, c’est encore plus pénible. Et quand il fait chaud, qu’on est en ville, et qu’on est dans un dortoir avec la clim… On n’a pas envie d’en sortir… Je passe donc pas mal de temps à zoner sur mon lit, écrire, lire après être restée un très long moment à discuter avec mes deux compagnes de chambre, et avant de me décider à sortir.

Je pars dans l’après-midi avec l’intention d’aller visiter S21, ou Tuol Sleng, le musée du génocide. Programme pas très joyeux mais c’est un peu le but de ma venue à Phnom Penh : en savoir un peu plus sur ces années noires où les Khmers rouges ont plongé le pays dans l’abomination et le sang. Entre un cinquième et un quart de la population exterminée en 4 ans. Essentiellement des intellectuels : médecins, professeurs, avocats, étudiants, mais aussi des moines, des religieux en général, et bien sur des opposants politiques… Le simple fait de porter des lunettes vous rendait suspect et vous envoyait droit à la torture.

Je me mets donc en route, à pied puisque j’ai choisi mon hébergement en fonction de sa proximité avec le musée. Je n’y vais cependant pas directement, ayant envie de me perdre un peu dans les petites rues adjacentes. Je passe devant un petit marché, avec beaucoup de stands de fleurs, où l’on fait de jolis bouquets de fleurs de lotus en repliant les pétales.

Je flâne. L’air est un peu moins lourd avec une petite brise rafraîchissante. Et pour cause : en quelques minutes la brise devient gros coup de vent, la pluie drue commence à tomber, et c’est un orage violent qui s’abat.

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Je trouve refuge sous le premier auvent qui se présente à moi. 3 ou 4 femmes y sont assises et papotent. Elles m’accueillent avec de grands sourires et, dès qu’elles me voient m’abriter, la plus âgée m’apporte un tabouret et m’invite à m’asseoir avec elles. Il s’agit en fait d’un petit magasin de mode/salon de coiffure. Mais juste salon de coiffure : ici on ne coupe pas les cheveux. Pas de bacs à shampoing non plus ; juste des miroirs le long du mur avec un siège en face de chaque. L’orage redouble de violence, la rue se transforme vite en rivière.

Tous  les véhicules sont à l’arrêt. Je vois quand même une ou deux motos passer au ralenti, le chauffeur s’abritant en même temps sous un parapluie qui se retourne dans le vent. Des enfants passent pieds nus, de l’eau jusqu’aux genoux en riant, et avec un seau retourné sur la tête !

Quand après avoir pris des photos de la rue sous le déluge, je me rassois avec mon appareil photo, dans l’idée de passer le temps en faisant un peu de tri, les femmes me font comprendre qu’elles aimeraient que je les photographie, et me demandent d’entrer dans le salon.

Puis elles m’installent en riant sur un fauteuil et l’une d’elle commence à me coiffer énergiquement. J’ai maintenant les cheveux bien brossés, donc électriques comme jamais, et plaqués à l’arrière, elle est contente d’elle. Puis elles me demandent mon âge, me disent le leur. Me demandent mon prénom. Nous rions beaucoup. Tous les moments que je partage avec des cambodgiens se terminent toujours par des grands éclats de rire. Ce n’est pas le pays du sourire pour rien.

Quand enfin la pluie semble se calmer, je m’affaire pour me préparer à repartir, la plus âgée qui a vraiment essayé d’entrer en communication avec moi malgré la barrière de la langue, me demande de l’attendre en me faisant comprendre qu’elle va chercher quelque chose pour moi. Elle revient en me donnant une cape de pluie en plastique jaune transparent. Je lui montre alors que j’ai déjà une cape de pluie dans mon sac. La mienne est en matière style K-way, et imprimée. Toutes s’extasient devant, et l’essaient à tour de rôle. Quand je l’enfile à mon tour pour repartir, elles sont 3 autour de moi pour m’aider à mettre les boutons-pressions sur les côtés.

Elles me regardent partir en me faisant des grands au-revoir. Comme si j’avais passé des heures avec elles.

Je vais enfin directement jusqu’à l’ancien lycée converti en prison, puis en musée. Il est déjà presque 17h quand j’y arrive et je vois que l’heure de fermeture affichée est 17h. L’employée au guichet me dit que je peux entrer quand même car une fois rentrée je peux y rester jusqu’à 18h. Je lui demande si une heure est suffisante pour en faire le tour avec l’audio-guide proposé. Elle m’assure que oui. Je doute quand même, il me semble bien avoir lu que la visite durait plus d’une heure et demie. Je préfère repartir et revenir le lendemain. J’ai bien fait puisque j’y passerais 2 heures et demie.

Je rentre donc à l’hostel, même pas déçue de ma journée ayant passé un excellent moment grâce à cet orage.

Mercredi 27 avril :

Aujourd’hui, je perds moins de temps qu’hier et je vais directement à Tuol Sleng.

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Deux heures et demie de plongée dans les pires atrocités dont l’homme soit capable envers ses semblables. De 1975 à 1979, sous la houlette de Pol Pot, les khmers rouges ont torturé et tué ici au moins 17000 hommes, femmes, enfants. Un quart de la population du Cambodge a été décimée en 4 ans. Cet ancien lycée a été transformé en prison secrète, et les installations existantes ont été aménagées, détournées pour en faire des instruments de torture plus barbares des uns que les autres. Les salles d’études du rez-de-chaussée sont devenues des salles d’interrogatoire, avec juste un sommier en métal sur lequel le prisonnier était enchaîné et torturé.

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Toutes les aérations existantes ayant été préalablement bouchées au ciment pour ne pas que les cris s’entendent de la rue.

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Les salles des étages sont devenues des boxes/cellules, en briques ou en bois, d’un mètre sur 2, dans lesquels les prisonniers étaient enchaînés, fers aux pieds, avec uniquement une boîte en métal pour leurs besoins naturels.

Dans d’autres salles, des dizaines de prisonniers étaient entravés avec la même barre pour une dizaine d’hommes. Les balcons ont été grillagés et clôturés par des fils barbelés enchevêtrés pour empêcher les suicides.

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Personne n’est sorti vivant de S21 excepté 7 survivants qui ont pu témoigner. Notamment un peintre, qui n’a eu de cesse de restituer les scènes d’horreur qu’il a vécues, et dont les tableaux sont exposés ici. Cependant, ils n’étaient pas censés mourir pendant les tortures, on faisait en sorte de les maintenir juste à la limite. Les bourreaux eux-mêmes étaient à leur tour emprisonnés si l’une de leur victime succombait à leurs sévices. L’exécution ne devait avoir lieu que si les autorités supérieures l’avaient décidé. Le but de ces tortures étaient de faire signer des aveux concernant de supposés liens avec l’occident et pire, la CIA. Un règlement très strict était appliqué, dont le texte est exposé dans le jardin, sa simple lecture fait froid le dos…

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Poeuy nous ayant beaucoup raconté à l’école sa petite enfance au sortir de ces années d’horreur, cette visite prend un sens très concret. Dans plusieurs salles, des centaines de photographies en noir en blanc de toutes les victimes, chacune d’entre elle étant soigneusement photographiée dès son arrivée. Leurs dossiers complets ont été détruits par les khmers rouges avant leur fuite devant les vietnamiens libérateurs, mais les photos ont été retrouvées. C’est tout ce qu’il reste de ces victimes. Et tout ce qu’il est resté à leurs familles pour tenter de savoir ce qu’il est advenu à leurs proches disparus. C’est terriblement poignant de regarder ces centaines de visages, souvent très jeunes, qui arrivaient en enfer. Et d’imaginer leurs familles parcourant ces salles dans l’espoir d’y reconnaître d’un visage aimé, et ainsi savoir ce qu’il est devenu. Si le but de S21 était l’emprisonnement et la torture, l’extermination, elle, se faisait ailleurs, à quelques kilomètres de là, dans la campagne où les charniers ont été retrouvés et ont été transformés, eux aussi, en lieu de mémoire, sous le nom de « killing fields ». On peut les visiter, mais Tuol Sleng et ses 2 salles consacrées aux squelettes, crânes et ossements retrouvés me suffisent. Cette visite est très émouvante et éprouvante, mais est utile, voire nécessaire, pour mieux comprendre le Cambodge d’aujourd’hui qui a dû se relever d’une histoire aussi violente et destructrice. Toutes les grandes villes, les grands bâtiments ont été détruits par les Khmers rouges. Les citadins ont été envoyés travailler dans les rizières. L’ensemble de la population, hommes, femmes, enfants, a quasiment été réduit à l’esclavage, obligé de travailler 13 ou 14 heures par jour avec obligation d’un rendement minimum. Alors que la plupart ne savait même pas comment on cultivait le riz, que les systèmes d’irrigation ont été détruits (aucune intervention mécanique n’étant tolérée). Interdiction de manger en dehors des 2 maigres portions de riz bouilli distribués chaque jour, interdiction de boire, de cueillir des fruits. Ceux qui ne sont pas morts exécutés par les Khmers rouges, sont morts de faim, ou d’épuisement. Interdiction des véhicules, quels qu’ils soient, de la voiture à la charrette à bras. La tenue vestimentaire était réglementée pour tous, privation totale de toutes les libertés. Pas de religions – les moines bouddhistes ont été parmi les premiers persécutés. Pas de musique évidemment, pas de chant, pas de lecture, pas de cinéma. Interdiction d’apprendre à lire ou à écrire. Parler une langue étrangère, notamment l’anglais, était la pire des preuves d’activités suspectes et de trahison. Aucune activité intellectuelle n’était tolérée. La dénonciation fortement encouragée. Le but était de mettre tout le monde au même niveau, en nivelant par le bas, et de reconstruire le pays sur des bases « saines » selon les critères de Pol Pot et ses acolytes.

Cette plongée dans l’horreur ne peut que glacer d’effroi, et j’en suis encore plus troublée quand je me rends compte que j’avais 11 ans quand ces atrocités ont commencé. Et j’ai évidemment des souvenirs très précis de cet âge. Je réalise que tous les cambodgiens de mon âge, ont eu cette enfance, cette adolescence-là. Comment fait-on pour survivre à ça et mener une vie paisible après ? Je ne me l’imagine pas. Encore un bel exemple de la force de l’espoir et la confiance en l’avenir. La vie est toujours la plus forte et prend le dessus.

Poeuy, né en 1982, alors que les khmers rouges n’étaient plus au pouvoir, mais avaient encore la main mise dans les campagnes, nous a raconté son enfance. Comment il apprenait à tirer aux armes à feu avec eux, en échange d’un peu de riz. Combien il a vu de copains à lui mourir en jouant avec les mines ou les bombes qu’ils trouvaient dans les champs. Il y avait des armes partout, cachées dans la jungle, dans les fourrés, abandonnées par des khmers rouge en déroute Il nous a aussi dit que tous les cambodgiens aiment beaucoup les armes à feu, parce qu’ils ont été à leur contact dès leur enfance. Et qu’ils ont grandi avec l’idée que savoir se servir d’une arme c’était pouvoir éventuellement sauver sa vie.

Comment un si magnifique cadre a t-il pu être le théâtre d’une pareille ignominie ?

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Après la visite, je reste un moment dans la cour, magnifique jardin, assise sur un banc à m’en remettre. A réintégrer mon époque, et ma vie tellement heureuse et légère finalement. Encore un bon moyen pour remettre les choses en perspective et à leur juste valeur… Je mesure ma chance d’être née en France.

Après ces émotions, je pars à pied me promener dans la ville que j’apprivoise peu à peu.

Dire qu’elle me plait est beaucoup dire, mais en évitant les grandes artères, elle n’est pas si désagréable que je l’ai pensé le premier jour. Y circuler à pied est toujours aussi difficile, mais on s’habitue à avoir des yeux partout.

Je vais jusqu’au marché russe, appelé ainsi parce que longtemps fréquenté essentiellement par des russes. C’est le royaume de l’habillement et de la contrefaçon. Ici on peut trouver les plus grandes marques de sport notamment, de bagagerie, ressemblant comme deux gouttes d’eau aux originaux. Il faut impérativement marchander, les prix annoncés étant parfois même aussi élevés que les vrais.

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Je me laisse tenter par un débardeur et une robe, parce que j’en ai besoin. Je suis partie avec très peu de vêtements et le fait est que de les porter en permanence et les laver à la main chaque jour les use prématurément.

5 commentaires sur « Jour 78 à 79 : Aller simple pour l’enfer… »

  1. Profondeur tristesse. ..la barbarie cessera t elle de renaître ici ou là dans les ronces des cerveaux de pouvoir absolu?
    Revenir dans la ville et se baigner dans ses effluves quotidiennes…ça fait du bien .merci Catherine .

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  2. suis pas venue depuis quelques temps mais c’est toujours aussi vibrant ! quelle sacrée épopée ! ici le temps est froid et pluvieux, pas très lumineux, bref on se les caille sec ! de beaux projets chez nous en ce moment, un stage en perspective pour moi, un mois de mai « à trous », et mes congés début juin… voilà le quotidien pas si mal déjà ; et bien sur les élections présidentielles en cours, avec un débat houleux hier soir entre les deux protagonistes, la mort de victor lanoux, ce jour, le brocanteur cher à nos coeurs, ; voili voila les nouvelles du Havre et de France, puisque tu aimes bien avoir des bribes du quotidien des gens non en vadrouille ! gros bisous profite toujours et encore bien !

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