Jour 4 : Expédition familiale

Dimanche 12 février

La nuit a été un peu plus décousue que les précédentes. La mer était très agitée et les vagues faisaient beaucoup de bruit, les chiens ont aboyé, et les pêcheurs ont été plus bruyants. Peut-être parce que c’est dimanche. Mais je n’ai pas envie de mettre des bouchons d’oreille. Envie de m’habituer aux bruits ambiants.

Comme convenu nous retrouvons toute la famille chez elle. Ils habitent tous la même maison, je vous l’ai déjà dit ? Une famille au rez-de-chaussée, ainsi que la grand-mère, une autre au premier étage, et enfin Gab et Seenu quand ils sont en Inde au second.

Aujourd’hui Seenu et sa famille sont les stars de Mamallapuram : le journal national, lu dans toute l’Inde, a réalisé un reportage sur eux et leur belle histoire d’amour mixte à l’occasion de la Saint-Valentin. Sur une page complète, des photos d’eux et des enfants, et le récit de leur rencontre et leur vie. Seenu nous l’avait dit la veille, en nous montrant le teaser du journal du dimanche. Nous sommes frustrée de ne pas pouvoir lire ce qui est écrit. Gab et Seenu vont en faire une traduction plus tard.

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Quand tout le monde est prêt – les rendez-vous à l’indienne sont pour le moins approximatifs ; nous avions rendez-vous à 9h, sommes arrivées à 9h30 en nous bousculant un peu – il est déjà aux environs de 10h30 !

A notre disposition devant la maison, un mini-car avec un chauffeur, et un deuxième qui sera conduit par Gab. Pour ce qui est du modèle du second il faut imaginer une antiquité, avec plus ou moins ce qui pourrait s’apparenter à la forme d’un petit van VW, sans fenêtre hormis le pare-brise. Tout est donc ouvert. Une banquette pour 3 personnes à l’avant, 2 banquettes face à face à l’arrière, et enfin 2 tabourets dans le « coffre » arrière qui lui non plus n’a pas de lunette.

Un bruit de casseroles infernal au démarrage, des amortisseurs inexistants, mais, heureusement, car indispensable ici, un klaxon bien sonore. Parce qu’ici le klaxon est l’équipement indispensable : on l’utilise en permanence juste pour signaler qu’on est là, il fait office de clignotants aussi en fait. A l’intérieur du bus évidemment, pas la moindre installation qui s’apparenterait à des ceintures de sécurité.

La petite troupe embarque à bord des véhicules.

Dans le nôtre : à l’avant, Gab au volant, sa fille Ethel, et sa marraine Marion (ah tiens je ne vous ai pas encore parlé de Marion, elle est arrivée de Lyon avant-hier et loge chez Gab), Sylvie, Léti, Gabin et moi à l’arrière. img_0348Donc 5 femmes blanches dont une au volant, et aucun homme. Nous faisons sensation tout au long de la route. On nous montre du doigt, on s’esclaffe en voyant Gab au volant. Pour les indiens c’est inédit, jamais les femmes, et encore moins les blanches, ne conduisent de tels véhicules. D’ailleurs les hommes blancs non plus puisqu’ils n’existent pas à la location, là c’est un arrangement avec le chauffeur qui en est propriétaire. Mais c’est agréable de voir que les indiens ne sont pas choqués pour autant, ça les amuse beaucoup, ils rient donc en nous regardant et nous font des grands signes.

Un premier arrêt-minute pour déposer le repas à Aya qui, même le dimanche travaille et vend du poisson au marché couvert, puis un deuxième pour acheter une pastèque, et nous sortons de Mamallapuram.

Nous voilà donc lancées à la vitesse incroyable de 50km/h sur les routes souvent défoncées du Tamil Nadu (c’est la région où nous sommes). Nous suivons l’autre mini-car, conduit lui par un chauffeur, et en bien meilleur état que le nôtre. Cette expédition est un vrai bonheur. La bonne, et même l’excellente humeur est générale.

Après plusieurs kilomètres, arrêt pour prendre un tchaÏ au bord de la route.img_0363 Pendant que le vendeur prépare la boisson, je remarque que des hommes arrivés à moto ou en scooter parlent entre eux et nous montrent du doigt. L’un d’eux sort un journal : il a reconnu Gab et Seenu d’après la photo publiée. Tout le monde commence alors à vouloir les photographier, et nous avec. Des conducteurs s’arrêtent, demandent ce qui se passe, un attroupement se forme. La séance photos dure un bon moment dans l’hilarité générale. C’est surréaliste ! On fait des selfies, Gab, Seenu et leurs enfants répondent aux sollicitations de photos avec eux. Ceux qui les ont reconnus sont fiers.

Nous finissons quand même à reprendre la route. Traversons des villages de campagne, admirons au passage de magnifiques temples. Des carrés de cultures bien vertes dans lesquels des hommes et des femmes sont affairés à travailler. J’aimerais m’arrêter un peu pour en voir plus mais nous sommes nombreux et seulement 4 touristes dans le groupe. Or, le tourisme n’est pas le but de cette sortie. Puis nous arrivons à destination. Une  petite maison récente en campagne, un peu à l’extérieur d’un village. Nous sommes accueillis par Vanita, sœur de Seenu, et son mari. Nous entrons dans la maison, ça sent déjà bon. Kalé et Pria vont dant la cuisine avec Vanita, et toutes les 3 nous cuisinent un vrai festin. Je les rejoins et les regarde préparer. Tiens des frites ! (qu’elles enrobent de farine type maÏzena pour les rendre plus croustillantes, ça marche bien), du chicken sixty-five (poulet au 65 épices), du poisson frit, du biryani, du riz aux petits légumes croquants, des crudités, des sauces, du riz blanc.

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Vanita dans sa cuisine

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Retour dans la pièce principale, les hommes nous proposent de la bière indienne. J’accepte volontiers. Elle n’est pas mauvaise, légère.

Un téléphone portable sonne, Linguesh sort pour y répondre. Et les autres hommes suivent. En revenant, le mari de Vanita nous explique que la télé va peut-être venir cet après-midi faire un reportage sur Seenu et Gab, et que nous devrons parler aussi. Nous pensons évidemment qu’il plaisante. Mais non, pas vraiment : Linguesh a été appelé car, suite à l’article du journal, une équipe de télévision est venue ce matin à Mamallapuram pour rencontrer Seenu, on voulait donc savoir où il se trouve et quand il rentrera. Finalement c’est mardi que l’équipe viendra à Mamallapuram.

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Si vous ne reconnaissez pas mon pied, certain(e)s devraient reconnaître mon sarouel 😉

Puis Vanita vient passer le balai ; nous allons passer « à table ». L’espace n’étant pas très large puisque des fauteuils et canapés occupent un côté du mur, nous nous installons en ligne le long du mur opposé, ce qui permettra de poser tous les plats devant nous. Vanita nous apporte les feuilles de bananier qui seront nos assiettes. Elle est allée quelques minutes avant le repas en chercher d’immenses sur le bananier dans le « jardin » et les a coupées en morceaux de la taille des sets de tables que nous connaissons chez nous. Elle les a préalablement rincées à l’eau. Une fois de plus ce repas est un véritable régal. Tout est délicieux et j’apprécie particulièrement les rondelles de concombre et tomates qui viennent rafraîchir agréablement la bouche quand une bouchée est particulièrement pimentée.

Quand vient le tour des cuisinières qui nous ont servi de manger, img_0397Léti, Sylvie et moi assurons le service pour elles. Encore un moment incroyable : comme elles l’ont fait avant, nous leur mettons un assortiment de chaque plat sur leur feuille de bananier, leur demandons si elles souhaitent du citron ou pas, de la sauce ou pas. Nous remplissons leurs verres à l’aide d’un petit broc en métal que nous remplissons à la jarre posée à l’entrée de la pièce. Les hommes eux n’ont pas encore terminé de manger et sont toujours installés mais se resservent seuls à ce moment. Quand je me rassois en face d’eux, que je regarde la scène, que je réalise ce que je suis en train de vivre, je suis submergée par une vague d’émotion et sens ma gorge se nouer. Heureusement que personne ne s’adresse à moi à ce moment, je crois que j’aurais craqué. Ils sont tous si chaleureux et bienveillants, des enfants aux parents. Ils n’en font ni trop, ni pas assez. On sent le plaisir qu’ils ont à nous accueillir et vouloir nous faire plaisir, et en même temps c’est comme si nous faisions partie de la famille. Tellement naturel et spontané. Pas de condescendance, ni de chichis.

img_0417A la fin du repas, quand tout est débarrassé, les 3 hommes étalent devant eux ce qui semble être des feuilles d’arbres d’un beau vert tendre, et mettent au milieu un mélange de graines (qui ressemblent à celles que l’on nous propose en France dans les restaurants indiens. Ils referment la feuille autour en bouchonnant l’ensemble qu’ils mettent à la bouche et mastiquent, et nous proposent d’essayer : il s’agit de paan masala. Nous avions déjà vu un stand qui en proposait à la sortie d’un restaurant, mais ne savions pas ce que c’était. On nous explique que c’est très bon pour la santé, que cela évite les problèmes de toux et aide à la digestion. Il faut mastiquer le tout longtemps pour faire du jus, un peu comme de la chique de tabac en fait.

img_0414Comme ils ont l’air de bien s’amuser en nous expliquant tout ça, je m’assure quand même qu’il ne s’agit pas de  produit psychotrope. On ne sait jamais, et ceux qui me connaissent bien savent à quel point je suis réfractaire à toute expérience en ce domaine. Léti se lance la première, nous observons ses réactions, quelques grimaces qui font bien rire tout le monde, elle veut avaler trop vite, on lui dit non, il faut encore mâcher comme du chewing-gum. Elle n’a pas recraché et semble même apprécier. img_0412J’accepte donc de goûter. D’abord des saveurs anisées (les graines de fenouil) puis un goût un peu amer quand le jus arrive. Enfin, dans la durée de la mastication, une fraîcheur un peu mentholée. Après c’est une impression astringente pour les dents qui me reste. Je demande donc s’il y a un effet brossage de dents mais on me répond que non. En mâcher régulièrement rend même les dents oranges.

Puis nous recevons la visite de voisins, Vanita et son mari, nous présentent, ils sont fiers. Les voisins qui défilent semblent un peu intimidés.

Enfin, quand tous les visiteurs sont repartis, et après un café, il est décidé de partir faire du shopping dans un immense shopping center, juste avant Chennai. Il était prévu d’aller au zoo ou au sanctuaire des oiseaux mais il est déjà 16h, c’est trop tard.

Tout le monde remonte dans les mini-cars et, rapidement, c’est dans un flot de circulation démentielle que nous nous retrouvons. Gab assure au volant, mais préfère rester prudente en restant au maximum sur la file de gauche (on roule à gauche ici), d’autant qu’il n’y a pas de reprise. J’admire la façon dont elle s’en sort. Même la circulation à Paris n’a rien à voir avec ce qui se passe ici. Au bout d’une heure de route, nous arrivons à destination. Rassemblement des troupes (nous sommes plus d’une quinzaine) et nous entrons dans l’immense bâtiment. Une foule dense partout, des vendeurs de fruits, d’épis de maïs grillé ou de grains en cornets devant, beaucoup de monde sur les marches.img_0429 A l’entrée, un petit autel rempli de fleurs fraîches, un deuxième un peu plus loin autour d’une statue de Ganesh – quoi de plus normal dans un temple de la consommation ?

Nous fixons le rendez-vous devant Ganesh si nous nous perdons. Le magasin fait 8 étages, ce n’est pas une galerie marchande avec plusieurs enseignes mais bien un seul et unique avec un étage par catégories de produits. Un tout entier dédié aux vêtements pour enfants, un pour les vêtements de femmes… etc, l’alimentation est tout en haut. Le Printemps chez nous mais puissance 10 et surtout une foule dense. Sylvie et moi ne pensons pas rester longtemps et nous faisons vite sécession quand le passage au rayon « robes de princesses » pour petites filles s’éternise.

img_0430C’est vrai que toutes les tenues ici ressemblent pour nous plus à des déguisements qu’à des vêtements de tous les jours. Le genre de tenue que j’aurais détesté quand j’étais petite. Mais je pense à mes nièces qui adoreraient. Quel dommage que je n’ai aucune idée de la taille à prendre pour elles. (les coupes indiennes ne sont pas forcément compatibles avec nos morphologie. J’ai acheté une tunique XXL dans laquelle je ne rentre pas et qui va finalement parfaitement à Sylvie qui fait une tête de moins que moi et est bien plus fine). Quant aux prix, de 600 à 1000 roupies environ selon la richesse du tissus et des ornements en strass et autres brillants ou satins colorés.

Nous sommes frappées par la quantité de personnel. Des vendeurs et vendeuses partout, prêts à nous renseigner, nous aiguiller. Qui replient au fur et à mesure les vêtements défaits. Certains semblent très très jeunes, à peine sortis de l’enfance. Nous ne leur donnons pas plus de 14 ou 15 ans mais c’est vrai aussi que les indiens font souvent très très jeunes.

En redescendant nous nous arrêtons quand même au rayon femme et nous laissons tenter par des écharpes et des tuniques (dont celle dans laquelle je ne rentre pas, et celle de Sylvie que nous offrirons à quelqu’un d’un plus petit gabarit alors que c’est du XL – à part une enfant, je ne vois pas…). Passage en caisse : une première hôtesse enregistre nos articles et les place dans une bannette, nous donne un ticket et garde le double, une deuxième encaisse notre paiement sur présentation de notre ticket, une troisième nous donne nos achats dans un sac et une quatrième tamponne nos tickets à plusieurs endroits.

Sylvie et moi, en bonnes capitalistes avisées, décrétons qu’il y a bien trop de personnel pour une rentabilité maximum. Il faudrait remédier à tout ça par un bon plan de restructuration. Les indiens ont encore bien des leçons à prendre de l’occident… (est-il nécessaire de préciser que c’est de l’humour ? D’autant que Sylvie, pour ceux qui ne la connaissent pas, est une militante syndicaliste CGT, féministe engagée, et très active au NPA)

img_0456Nous avons bien fait de faire des achats ; à la sortie, sur présentation d’un ticket de plus de 500 roupies,  3 jeunes garçons proposent de faire des Mehndi aux clientes. Ce sont des tatouages au henné sur les mains. Nous faisons la queue pour en avoir un. Nous ne faisons pas le poids niveau roublardise face aux indiennes, jeunes ou plus âgées, et nous faisons griller notre tour. Sylvie abandonne au bout de quelques minutes. Je suis plus tenace et mon tour arrive. Alors qu’ils sont tous faits dans la paume de la main (depuis le poignet jusqu’aux doigts), je demande le mien sur le dos de la main. Je n’ai pas envie d’être restreinte dans mes activités le temps que ça sèche. C’est superbe et je suis impressionnée par le soin et le souci du détail qu’ils mettent à réaliser leurs œuvres. Ça semble tellement facile pour eux, et il n’y en a jamais 2 identiques. Une fois la pâte de henné séchée, il faudra enlever la croûte formée, et passer un jus de citron sur l’ensemble pour fixer le dessin.

Le reste de notre petite bande nous rejoint, et nous nous dirigeons vers nos véhicules garés un peu plus loin. Sur le trajet, un vendeur propose un fruit que nous n’avons jamais vu. C’est un « fruit jack » ou fruit du jaquier. De la taille d’une grosse pastèque, avec une peau épaisse, de couleur kaki.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Jacquier

L’intérieur qui se présente sous forme de petits pédoncules qui se détachent s’achète à la pièce. Ça sent un peu l’ananas. Gab en achète une dizaine et nous y goûtons. C’est bon, ferme, avec effectivement une saveur proche de l’ananas, mais une texture ferme et pas juteuse. Il y a un noyau à l’intérieur qui me rappelle ceux des leetchis.

De retour à nos véhicules, il est convenu que Vanita et sa famille (son mari et leurs 2 fils venus avec nous) prennent un bus pour rentrer chez eux. Mais Gab et Marion avaient préparé des crêpes (bretonnes celles-là) que nous n’avons pas mangées. Elles ont aussi prévu le pot de nutella, apporté de France et de la confiture. Un stand  « dégustation de crêpes » est donc improvisé au cul du mini-bus. Nous les mangeons tous ensemble avant de dire au-revoir à nos hôtes du jour et rentrer à Mamallapuram. Nous sommes fourbues par cette sortie et le trajet du retour est bien plus tranquille que l’aller. Une magnifique lune rousse nous éclaire.

En rentrant, nous décidons de juste aller manger une soupe achetée à un vendeur de rue, alors que nous nous apprêtons à ressortir, un feu d’artifice est tiré un peu plus loin, peut-être un mariage. Nous l’admirons depuis la terrasse de ma chambre qui fait un angle. Personne sur la plage, la mer éclairée par la lune, les barques de pêche en ombres chinoises, une température extérieure de 26 ou 27°, un petit vent qui nous caresse la peau, le bruit des vagues, un feu d’artifice dont nous semblons être les seules spectatrices, comment imaginer plus belle conclusion à cette journée incroyable ?

(à un moment ça va OBLIGATOIREMENT se calmer, et j’aurais moins de choses à raconter…)

2 commentaires sur « Jour 4 : Expédition familiale »

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